[retour d'expérience] convoyage à la frontière ukrainienne

Je reviens depuis peu de la frontière ukrainienne. Si je vous conte ici mon périple, c’est bien moins pour que vous me tapiez sur l’épaule que pour répondre à certaines interrogations sur l’état des lieux et surtout pour éventuellement motiver d’autres initiatives individuelles.

* lundi 07 mars: 17h.

Charlie, mon acolyte que je ne connais pas encore, charge son camion auprès d’une association d’entraide locale.
Le magasin Leclerc nous offrant un plein, ce qui n’est pas du luxe, alors que le réservoir est déjà full, nous prenons le risque de transporter des jerricans.

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* mardi 08 mars: 05h.

Nous quittons St-Nazaire, traversons la France dans sa largeur et gagnons l’Allemagne. Charlie et moi en profitons pour apprendre à nous connaître.
Ce que je découvre lors des premiers kilomètres est loin de me rassurer: le camion affiche 300 000 km au compteur, ce qui sera source d’un grand stress pour ma part.
D’ailleurs, ses feux de croisement nous lâchent à l’approche de Nüremberg, au moment où la nuit tombe.
Charlie, bien plus bricoleur que je ne le suis, parvient à bloquer le commodo en plein phares avec un masque chirurgical et un tournevis.
Je ne suis pas prêt de retrouver un peu de sérénité.

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* mardi 08 mars: 23h20

Bloqués pendant 3h, sur l’autoroute allemande, par deux accidents probablement mortels, vu l’ampleur des dégâts, nous arrivons à notre hôtel à Prague. Ces incidents nous rappellent d’être prudents.

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* mercredi 09 mars: 05h.

A défaut de couronnes tchèques dans les poches, nous utilisons notre réserve de carburant.

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Sur les autoroutes tchèques et polonaises, nous croisons plusieurs de nos alter-egos européens arborant les couleurs ukrainiennes. Les panneaux d’affichage électroniques polonais ne sont pas en reste et sont drapés des couleurs du drapeau ukrainien, auquel est joint le mot “solidarity”.

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* mercredi 09 mars: 14h00.

Alors que le matin-même, nous ne savions pas où dormir, si ce n’est sur un matelas dans un refuge de Cracovie, nous disposons désormais de trois adresses possibles, selon l’avancée de notre programme.
Sereins, nous en profitons pour traverser Cracovie, sans nous arrêter cependant. Cette ville vaut le détour, même si sa périphérie, marquée par une architecture soviétique propre aux années 70, montre beaucoup de pauvreté.

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* mercredi 09 mars: 16h30

Nous rallions Mielec où nous sommes chaleureusement accueillis par la famille qui nous loge pour la nuit, avec un bon potage de légumes et des nalashnikis.

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Histoire de nous dégourdir un peu les jambes, après ces heures de conduite, nous parcourons les alentours à pied. Les Polonais rencontrés nous font partager leur crainte d’être envahis à leur tour, et la forte présence de GI’s ajoute à ce climat délétère.

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Le soir venu, nous passons la soirée la plus extraordinaire de fraternité de notre vie, Français comme Polonais. Alors que cette famille escomptait arrêter d’héberger des convois humanitaires, ayant reçu deux Allemands glaciaux la veille, nous nous entendons tellement bien qu’ils appelleront leur beau-frère, leur belle-soeur et leur nièce à se joindre à nous.
Un instant suspendu.
A minuit, nous les laissons pour dormir un peu.

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* jeudi 10 mars: 06h.

Après un petit-déjeuner copieux, fait maison, et après nous être serrés dans les bras le coeur gros, nous quittons leur compagnie, et reprenons la route. Cette fois la neige s’est invitée.

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Un peu avant 09h, nous déchargeons notre cargaison humanitaire, à destination de l’hôpital de Soumy à l’Est de l’Ukraine, dans un entrepôt logistique de Przesmyzl, à la frontière.

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Après avoir aidé à décharger d’autres convois croisés à l’entrepôt, nous rejoignons le camp de réfugiés, où nous croisons déplacés et volontaires pour rejoindre les troupes ukrainiennes.
Nous nous enregistrons à l’entrée afin d’avoir accès aux dortoirs gardés par les soldats polonais.

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Nous ne disposons que d’une unique place à l’avant du camion, mais pour nous, il est hors de question de repartir à vide. Et la chance nous sourit, une jeune femme arrivée moins d’une heure avant au camp, là où d’autres séjournent des jours, souhaite entrer en France pour se rendre chez une amie à Valenciennes.

Après avoir fait notre connaissance, elle accepte de voyager avec nous, ce qui n’est pas rien: elle va faire là son premier long voyage routier, elle va traverser des pays qui lui sont totalement étrangers, avec deux inconnus, deux hommes qui plus est, et avec pour seul bagage son sac à main.

Maquilleuse-coiffeuse pour une chaîne de télévision ukrainienne, elle est instruite et anglophone ce qui facilitera la communication.

* jeudi 10 mars: 21h15.

Nous arrivons à Prague, où nous lui offrons une chambre avec un grand lit double pour qu’elle se repose pleinement. L’hôtel ayant compris qu’il s’agissait d’une réfugiée, nous surclasse et nous offre un apéritif de bienvenue. Une bouteille de vin et des chocolats fins nous attendent également dans nos chambres respectives.

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* vendredi 11 mars: 05h.

Nous quittons Prague pour Paris. Diana, c’est son prénom, nous semble moins sur la défensive, mais nous préférons quand même lui laisser la banquette avant pour elle-seule, et nous contentons, à tour de rôle, d’un matelas à l’arrière du camion, comme la veille.

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Diana nous montre des photos de son quartier, de ce qui l’a résolu à fuir sa ville de Kharkiv.

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* vendredi 11 mars: 19h.

Nous arrivons chez une amie à Paris. Diana se détend et nous livre ce qu’elle a sur le coeur.
Un uppercut émotionnel pour nous.

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* samedi 12 mars: 08h.

Gare du Nord, Diana attend son train pour Valenciennes, nettement plus sereine.

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Elle publiera un message à notre attention sur les réseaux sociaux. A lui seul, il vaut récompense.

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BILAN en chiffres:

4700 km - 50h de volant - 22h de sommeil et 3 vrais repas en 5 nuits - 900€ de carburant et péages.

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Merci Govin pour cet aperçu de votre périple.
C’est intéressant et émouvant.
Et je suis bien contente que tout se soit bien passé (j’avais vu ton post avant ton départ).



ne regardant pas la télé, je ne suis pas saturé d’images de guerre. 
les images de Kharkiv jette un froid; on n’est pas préparé à cette proximité géographique de la guerre.
l’investissement des Polonais est impressionnant, alors que c’était LE pays pauvre et martyr de l’Europe de la jeunesse de beaucoup de Ttciens.
bravo pour ce que tu as fais, même si ce n’est pas l’objet du sujet.

Les Polonais ont d’autant plus de mérite, qu’il existe de gros griefs qui les “opposent” à l’Ukraine.

Pour l’anecdote, mon hôte m’expliquait que sa grand-mère polonaise était née à Lviv, une ville alors polonaise avant la guerre. Après la WWII, Lviv est devenue ou redevenue ukrainienne, obligeant sa grand-mère à adopter la nationalité ukrainienne.


Bonjour Govin,

Merci pour ce témoignage très complet. Pour ma part je suis assez curieux concernant les prémices de ce périple. Pas forcément tes motivations personnelles (ça c’est plus de l’ordre privé) mais le temps de réflexion, de préparation. Et la logistique, comment tu as trouvé Charlie (pardon surprise), le camion, tout ça…

J’ai répondu à l’annonce d’une association parisienne qui cherchait des conducteurs pour des convois au départ de la France.  Les départs se faisant de Paris et Strasbourg, j’ai attendu de trouver quelqu’un dans mon coin dans l’Ouest.

La Govinette, qui est bénévole dans un centre de collecte pour l’Ukraine, en a parlé autour d’elle et a trouvé Charlie et son camion, le samedi.

Le mardi, nous partions.

Entre temps, des entrepreneurs locaux se sont mobilisés et ont affrété un car de 60 places pour nous accompagner. Ce dernier a finalement différé son départ, faute de réfugiés en nombre à la frontière. Les candidats pour la France ne sont pas si nombreux: les Ukrainiens gardent en eux l’espoir de rentrer chez eux prochainement, et la France est une des destinations les plus loin et les plus chères de l’Europe.
De plus, les couloirs humanitaires ouverts par les Russes dissuadent les habitants à bouger ces derniers jours.
Les déplacés arrivent par petits groupes. Il se pourrait que l’exode soit plus massif sous peu.

Merci de partager cette jolie histoire avec nous.

Et du coup vous avez joué à quels jeux le soir ? 

Liopotame dit :Merci de partager cette jolie histoire avec nous.

Et du coup vous avez joué à quels jeux le soir ? 



J'aurais bien tenté This War of Mine, mais le contexte n'était pas approprié.

Merci.

Merci pour ce témoignage.

Merci Govin

Doublon

Merci pour le témoignage et merci pour eux/elles.

Tu as livré combien de manpads ?

Euh… c’était un convoi humanitaire pour l’hôpital de Soumy. A part des médicaments, kits de bloc opératoire, compresses, prothèses, orthèses, nous transportions des couches et de la nourriture pour nourrissons.

Ah zut… j’en aurai bien récupéré un pour ma collection. Même pas un petit fusil d’assaut entre deux paquets de couches ?

Merci Govin pour le témoignage

Bravooooo! :muscle::+1::clap:

Merci pour cette initiative et ton récit intéressant et émouvant.

Une belle aventure. :grin:

Bravo d’avoir su marier principes et engagement concret.  Nous ne sommes pas nombreux à pouvoir en dire autant !

Émouvant retour d’expérience en tout cas.