Un anti-Uno génialissime mais dur à faire jouer
Voilà un jeu de plis qui respecte la règle de base du genre (terminer sa main avant les autres) tout en introduisant un twist absolument savoureux et tordu... et même peut-être trop tordu!
C'est un peu le défi que s'imposent tous les jeux de plis modernes, comme par exemple ceux de Friedmann Friese: on reprend les codes classiques mais on met un ver dans le fruit qui va rendre l'ensemble original.
On est ici dans le haut du panier d'Oink Games, éditeur qui peut être considéré comme la crême des jeux minimalistes avec twists originaux... voici donc bien dans la crême de la crême, mais est-ce que le jeu est pour autant un chef-d'oeuvre? Wow... pas si vite, on va voir ça...
Alors c'est quoi le twist, cette fois? Eh bien tout simplement que la valeur des cartes ne s'établit qu'au fur et à mesure des plis. Les très belles cartes ne représentent aucun nombre: juste aux masques des lutteurs. En même temps que l'on pose ses cartes, on place des jetons identiques qui établissent le classement de la force des mêmes luteurs.
Quand un classement complet ne peut être déterminé, on fait une seconde colonne. Cet ordre en construction va déterminer avec quelle facilité on va pouvoir se débarrasser de ses cartes, mais on doit souvent passer car on ne peut (ou ne veut) plus jouer, ce qui provoque la fin d'un tour et permet au dernier joueur actif de rejouer -une des façon de gagner, mais ce n'est pas la seule car le jeu est subtil.
Il y a 4 manches ("saisons") complètement indépendantes les unes des autres. Une manche se termine quand un seul joueur a encore des cartes en main, ce qui le pénalise alors que les 2 premiers gagnent respectivement 2 et 1 points.
Soyons clair: ce twist est totalement génial, digne de ces deux auteurs qui ont déjà pondu des merveilles comme Deep Sea Adventure et Luz. Pour autant, le jeu est-il aussi bon que ses règles?
Bah pas vraiment, déjà parce qu'il ne fonctionne pas bien dans toutes ses configurations indiqués: à 2 et 3, 15 ou 30 cartes sont écartées de façon aléatoires, et à 6 on a peu de cartes en main, et en plus le tour semble bien long. Ces deux biais ajoutent une dose de chaos qui n'était pas nécéssaire dans un tel jeu déjà dur à maîtriser.
Si à 4 et 5, on sent que le jeu se révèle tel qu'il doit être joué, ce ne sera pas pour autant avec n'importe qui: les allergiques aux mécaniques contre-intuituves vont immanquablement vous accuser de leur présenter un "kamoulox" de plus, ce à quoi vous pourrez toujours leur répondre "eh bien retourne jouer au Uno si ça te plaît pas".
Bon, mais cela arrive souvent après tout. Le problème, c'est que même pour vous cela prendra quand même pas mal de temps pour comprendre comment gagner autrement que par le hasard de la distribution. On se croirait un peu chez Leo Colovini, quand le jeu donne un peu l'impression d'être trop intelligent pour vous, même si après quelques parties on pige quand même un peu la méta.
Ainsi, ce jeu peut provoquer de longues discussions après la fin de partie, aucours lesquelles on se rend compte que les plis créent en direct un passionnant problème mathématique à base d'inéquations (toutes les certitudes étant figurées par des classements de jetons qui ensuite se résolvent et se simplifient). A ce titre, la notice vous laisse pas mal vous débrouiller, sans préciser par exemple que les lignes de jetons peuvent être réunies quand une partie du problème est résolu.
Le thème des lutteurs plus ou moins forts épouse parfaitement ces systèmes d'inéquations, ce qui rend le jeu d'autant plus fascinant.
Cette puissante logique contre-intuitive (donc très mathématique) n'est certainement pas un défaut, d'ailleurs Bostwana, Songbirds ou même le Renard des Bois m'ont fait exactement le même effet et les gens ont l'air de beaucoup les apprécier.
Pas évident à sortir fréquemment, Maskmen est une oeuvre d'art ludique qui demande peut-être beaucoup au joueur lambda mais ravira les amateurs des oeuvres les plus étranges de Colovini, Friese, Knizia... Et pour les autres, le Uno est encore édité!