Kowabunga !

sur Tortuga
8,0

Autant Dao et ses petites pierres m’avaient laissé de marbre, autant il m’est plus difficile de résister aux petites tortues du dernier Gigamic.

Tortuga ! Comme il résonne, ce nom après des siècles, de la légende des frères de la côte ! Seulement, n’en déplaise aux nostalgiques de la flibuste, Tortuga de nos jours ne sert plus de repaire qu’à une colonie de tortues marines, occupées à pondre loin de tout boucan. Et jouer, ce que l’on sait moins, à des parties de culbutes et de saute-mouton.
Comme on le voit, le dernier Vincent Everaert s’habille d’un thème rafraîchissant et de circonstance à l’approche de l’été et cible avec l’enrôlement de nos sympathiques reptiles un public ostensiblement plus jeune que Exxit et sa cosmologie dualiste. Relevons au passage, dans ce casting, un rien de malice et de dérision en ayant contraint ces adeptes d’une motricité lente à des déplacements bondissants et souvent fulgurants!
Un thème éloigné donc de toute métaphysique fondatrice, un thème terre à terre si j’ose dire, au service d’un jeu que l’on devine plus abordable. Anticipation que confirme aussitôt les premières parties. C’est un terrain beaucoup mieux balisé que le très innovant Exxit sur lequel on s’aventure. Vincent Everaert, on le sait, aime à revisiter les classiques. Ce dont il ne se prive pas de nouveau en nous livrant ici sa version du jeu de dames. On avait pu déjà subodoré tout l’intérêt qu’il leur porte par certains traits d’Exxit comme le forçage des coup en faisant «danser» l’adversaire. Avec Tortuga les choses sont plus explicites. Et pour ne fâcher personne, que l’on soit épris de dames françaises ou qu’on prise davantage les chinoises, le jeu emprunte élégamment aux deux. Des premières, il retient la prise obligatoire et les rafles multiples et majoritaires. Des secondes, le zigzag des progressions en saute-mouton, les cases hexagonales du plateau, et dans une moindre mesure l’objectif à atteindre. Quant à la valeur ajoutée que l'auteur apporte dans sa besace à cet ensemble, elle réside dans deux choses. Primo : l’interdiction de toute marche (reptation serait plus indiquée) arrière sans laquelle le jeu serait vraisemblablement interminable, limite injouable. Deuzio, le culbutage des tortues (de grâce, n’y voyez rien de graveleux), qui est l’apport sans conteste le plus original*. Les retombées de ce mécanisme sont nombreuses et fort intéressantes sur le plan ludique. Il permet dans un premier temps de fixer sur place une tortue avant d’escompter la retourner, dans un second, pour s’arroger une suprématie numérique. Mais cette neutralisation qui n’est en principe que temporaire devient parfois définitive à mesure que les tortues dans leur marche vers l’avant s’agglutinent les unes aux autres et interdisent les possibilités de bond et de réactivation. Neutralisées, les tortues forment alors des obstacles avec lesquels composer dans un jeu de blocage pour contraindre l’adversaire à un coup suicidaire ou simplement à la paralysie totale qui est on l’oublie parfois une condition alternative de victoire. Un élément que je ne peux passer sous silence dans cette description est la liberté dont on dispose de réactiver une tortue pour l’offrir à l’adversaire. Je n’ai pas vu le cas encore se présenter mais cela ouvre sur des effets par la bande assez savoureux qui font saliver d’avance : je t’offre une tortue avec laquelle t’es obligé d’effectuer une prise et j’te colle un touch down derrière. Plié !

Tortuga s’inscrit parfaitement dans le renouveau actuel du jeu abstrait qui passe par des durées de jeu raccourcies sans sacrifier toutefois la profondeur. Il possède un petit parfum de Gygès avec son même objectif à atteindre et la physionomie expéditive que peuvent revêtir certaines parties. Je ne saurais trop vous recommander au début de bétonner en défense et de jouer le catenaccio !
Très addictif pour tout amateur de jeu abstrait, il me semble aussi pouvoir drainer vers lui un public plus jeune ou davantage porté aux récréations tactiques et rapides. Matériel superbe comme toujours chez Gigamic.

* Le mécanisme, à la vérité, n'est pas totalement original. Joao Pedro Neto l'avait préalablement introduit sous la forme d'une troisième couleur dans Desdemona, une variante très intéressante d'Othello.

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