Le boss du jeu de ressources
Quand on ressort les grands anciens, il y a souvent un moment où l'on se dit qu'il y a quand même une petite faiblesse, un petit relâchement, mais cela n'arrive pas avec Goa, qui affiche une jeunesse spectaculaire. Dans un genre proche, on a par exemple, Endeavor qui reste extrêmement sympatique mais ne possède pas la même imbrication dynamique. Amun Re est génial mais ses règles sont indigestes. Yspahan fait presque bébé et semble parfois devoir beaucoup au hasard. Puerto Rico me semble lourdeau dans sa chaîne de production. Agricola et Caylus sont réservés aux connaisseurs qui savent exactement ce vers quoi on va. Ok, il reste des choses comme Macao, Hansa Teutonica, Les châteux de Bourgogne, en fait beaucoup de Feld parmi ceux qui tiennent encore le coup. Goa fait partie de ces intouchables.
Il faut dire Rudiger Dorn possède vraiment une patte bien à lui dans l'agencement de mécanismes dynamiques, sorte de mouvement des ressources en vases communiquants qui créé un système fermé parfait, sans "mini-règles ambulances".
A ma connaissance, Goa est le SEUL jeu complexe qu'il aie jamais créé. Genoa est certes délicat à jouer, mais d'avantage à cause de l'originalité de ses règles et l'implication qu'elles demandent à tous les joueurs que pour leur compléxité. A part cela, il n'a fait que des jeux intermédiaires, et aussi pas mal de jeux familiaux.
En rejouant à Goa, qui date quand même de plus de vingt ans, on aurait envie de lui demander de nous redonner quand même un ou deux experts, pour voir s'il en aurait encore sous le coude. En effet, son Grand Oeuvre ici présent reste étonnament d'actualité à notre époque ou Pfister Luciani ou Suchy ont pris la relève de Feld.
S'il sortait aujourd'hui, Goa serait considéré comme un expert très léger, sans la moindre fioriture de règles, mais qu'on ne s'y trompe pas: il possède tout de même de nombreuses cartes et tuiles aux effets différents et 5 colonnes de capacités à faire progresser pendant la partie, ce qui implique une réfléxion plutôt poussée.
A la base de tout cela, un seul tour d'enchères plutôt originales, à tel point que je serait presque tenté de ne pas les appeller enchères mais plutôt phase de vente négociée -d'ailleurs elle se joue aussi très bien à deux, ce qui serait quand même inhabituel pour de véritables enchères. Sans aucune cohérence économique (on touche l'argent de la tuile ou on paye pour la conserver!) cette phase s'avère extrêmement efficace pour garantir une forte intéraction via le flux monétaire et l'apport de nouvelles tuiles. Je n'ai pas vérifié précisément, mais la sensation de cette phase me semble proche du diabolique petit jeu de cartes Boursicocotte, pour ceux qui connaissent -et pour les autres je vous le recommande chaudement, d'autant qu'il coûte une poignée d'euros d'occase.
Je dois quand même ici préciser que j'ai eu une fois une expérience malheureuse avec ce jeu, à cause précisément de cette phase de fausses enchères thématiquement impossible à situer: un groupe de joueurs a littéralement réfusé de jouer en constatant qu'AUCUNE situation réelle ne pouvait correspondre à ces mécanismes. On a arrêté d'expliquer les règles et on a fait autre chose (un El Grande il me semble). On touche là peut-être ce qui constitue parfois la limité de Dorn: il part tellement des mécanismes et non du thème que certaines personnes ne l'accepteront simplement pas. En effet, il existe des joueurs qui doivent toujours, même quand le mécanisme est alambiqué, pouvoir le remettre dans un contexte, même abstrait, et ici il faut bien avouer que c'est impossible: il faut juste écouter la règle et l'appliquer!
A partir de cette phase d'achats aussi géniale qu'impossible à thématiser, on va déclencher nos actions via un système assez complet sur lequel je ne vais pas m'étendre mais dont l'imbrication parfaite pourrait servir de leçon à énormément de jeux contemporains qui s'égarent en mini règles totalement hors-sol -vous savez, celles qui nous font sans cesse revenir au livret même après 10 parties.
Si l'on ne devait retenir qu'une chose de Dorn, ce serait qu'un jeu est avant tout un système global et non une somme de petits casse-têtes. Si un jour cet auteur pouvait au moins une fois revenir au jeu complexe, ce serait quand même très intéressant, d'autant que sa production n'a jamais faibli en qualité. J'ai hélas l'impression qu'il a levé le pied ces dernières années, mais certaines de ses dernières productions (Rune Stones, Montana) comptaient parmi ses meilleures. Et une réédition du génial petit dernier Dice Farm, avec un look et matériel moins immondes, serait aussi très appréciée!
Je précise enfin que je n'ai pas joué à la récente réédition de Goa, ma version de référence étant la seconde édition. Je n'utilise pas les tuiles Bonanza aux coins du plateau (je n'en vois pas l'intérêt) mais les 4 nouvelles tuiles sont intéressantes et surtout les divers rééquilibrages semblent vraiment bienvenus, en particulier le fait que le vendeur paie 2 pièces de moins pour racheter sa tuile (on passe de +1 à -1) ce qui rend sa positions nettement plus souple -au passage l'enchère devient encore MOINS logique, mais tant qu'à faire contre-intuitif autant y aller franco!