une case de trop

Par Bigornot

Publié le 31 oct. 2014 • Lecture 9 min. •  3244 vues

une case de trop

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Suite à la publication de mon premier article sur le parallèle entre la bande dessinée et le jeu de société, j’ai eu la chance d’être lu par au moins deux auteurs reconnus, faisant partie de la fameuse poignée d’auteurs vivant de leurs créations, j’ai nommé messieurs Faidutti et Henry. Deux auteurs phares aux parcours remarquables et aux visions différentes sur le métier — mais pas forcément opposées.

Le premier a réagi, nous éclairant ainsi sur le statut de l’auteur de jeu qui, bien qu’encore flou, peut se glisser honnêtement entre les cases d’une déclaration fiscale. Je ne parlerai pas de la réaction du deuxième, égale au bonhomme, tout amour et spontanéité. Un second commentaire de monsieur Bruno (le même, pas celui "des montagnes") faisait état d’une professionnalisation fantasmée des auteurs ludiques, en regard d’une perte de reconnaissance grandissante (et inquiétante) du métier d’auteur de BD.

Sur l'amateurisme professionnel, les évolutions actuelles et les différences entre jeu et BD, je n'ai pas grand chose à ajouter, je partage malheureusement tes inquiétudes.

Après avoir moi-même longuement commenté le commentaire, je me suis donc dit qu’un second article sur le sujet pourrait voir le jour, comme un nouveau jeu de points communs et... de différences.

Même si cela reste mon propre ressenti — j’avoue ne pas avoir toutes les cartes en main —, s’il peut aussi amener une réflexion plus profonde de la part des personnes concernées, après tout, il y a matière à. À défaut d’être intéressant...

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Barres parallèles ou bientôt simple poutre ?

Mon commentaire revenait donc sur ce fameux amateurisme professionnel commun aux deux milieux et constaté par monsieur Faidutti.

Le truc, c’est qu’on part de pas grand chose dans l’édition ludique, cela ne peut que s’améliorer, j’ose l’espérer. À l’inverse, il est bien loin l’âge d’or de la BD où les auteurs arrivaient à se tailler la part du lion ! Il ne faudrait donc pas que les auteurs des deux mondes et leurs traitements se retrouvent dans un consensus branlant : d’un côté, une industrie qui s’appuierait sur des auteurs-amateurs-passionnés, de l’autre des auteurs "de métier" qui bosseraient d’arrache-pied pour des clopinettes, où est le juste milieu ?

En effet, si l’impulsion de départ est similaire, la finalité peut difficilement être la même.

Un passionné de jeu peut, bon gré mal gré, développer une création dans son coin, produire un proto, le faire tourner à ses tables de jeu, puis en festival pour finir, pour les plus acharnés, par montrer son jeu à un éditeur qui le prendra ou non dans son escarcelle. Au-delà des capacités créatives et de la qualité du jeu, cela implique du temps avant tout.

Je n’ai pas connaissance du même phénomène dans la BD, soit un amateur passionné qui réaliserait un album dans son coin pour finir par être publié : cela ne demande pas le même savoir-faire, tout simplement. Je ne dis pas que n’importe qui peut pondre un jeu — j’ai suffisamment de projets inaboutis dans mon disque dur pour en témoigner ! — alors qu’il faut forcément avoir du "talent" pour faire une BD, mais force est de constater que c’est différent.

Ma petite entreprise…

Autre différence notable, l’auteur-entrepreneur n’existe pas (ou presque) dans la BD : on a déjà vu un certain Wandrille dans ces pages, on pourrait en citer d’autres, mais cela reste exceptionnel (le terme est peut-être mal choisi… Son personnage va peut-être le prendre pour lui ;-)

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Wandrille en TTTV avant la claque...

C’est sans doute aussi pour cela que le modèle Fred Henry (le v’là-t-y pas modèle, maintenant…) tend à s’étendre : il n’y a qu’à voir le nombre d’autoéditions qui se multiplient dans le monde du jeu, avec plus ou moins de réussite, avec plus ou moins de professionnalisme, s’appuyant ou non sur le crowdfunding et qui, j’ose le croire, sont impulsées par une envie, une idée, une passion motrice... tout en cherchant à en récolter les fruits, légitimement. Sûr, il y a certainement dans le lot quelques opportunistes, business is business. Et quand on est joueur, après tout, miser ici ou là...

Mais d’ailleurs, ces aventures éditoriales qui pullulent sont-elles sorties de nulle part ou font-elles suite à un refus préalable — ou une proposition un peu légère — d’un éditeur ayant pignon sur rue ?

Qui jetterait alors la pierre à ces auteurs qui se relèvent les manches, désireux de "rentabiliser" leur création ?

Trouver des fonds dans le fondement de la foule…

Pour ce qui est du crowdfunding, dont l’équilibre et l’économie reste à prouver, BD et jeu de société ne l'abordent pas de la même manière : une boîte de jeu bien remplie demande des moyens de production et de distribution bien différents comparés à ceux d’une simple bande dessinée.

Aucune success story de ce côté-ci dans la BD, contrairement aux réussites (diverses et variables) qu’on a pu voir avec certains jeux kickstartés. Le participatif encore balbutiant se prépare-t-il à être un modèle incontournable ?

Pour le jeu, je ne ferais pas ici la liste des succès — parfois énormes !!! Zombicide en est un exemple frappant qui reste aussi un succès en boutique, je crois — et des échecs — mauvais jeu pas assez testé, plate-forme pas très catholique ou auteur débordé par la logistique, notamment. On les connaît tous.

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Ouch ! Zombicide saison 3, c'est l'apocalypse...

En BD, c’est plus compliqué. Si sur Kickstarter, les œuvres finalisées dignes de pro (qui auraient donc pu voir le jour chez de vrais éditeurs) sont de plus en plus courantes outre-atlantique — mais il y a aussi des trucs improbables ! —, par chez nous, ce n’est pas gagné.

Outre quelques initiatives pour des tirages de luxe, lancées par des éditeurs historiques, le reste n’est qu’anecdotique. Il n’y a qu’à voir les résultats mitigés de Sandawe, pionnier du genre dans le milieu et qui finalement tend à devenir un éditeur classique — avec des productions de qualité et un travail éditorial sérieux malgré tout —, cherchant au final à forcer la porte des libraires pour rentrer dans le rang.

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Investissement non-participatif

Ah oui, tiens, d’ailleurs, qu’en est-il du travail des éditeurs ?

Sans parler des simples localisations/traductions brutes, rares sont, me semble-t-il, les auteurs qui toquent chez un éditeur avec un jeu terminé de A à Z. L’éditeur y met sa patte — mécanique, thématique, visuelle —, le travaille et le retravaille, mets en lien les compétences des uns et des autres pour aboutir à un produit profitable (à tous ? On y revient…). Bref, c’est tout de même du boulot me semble-t-il — et, encore une fois, sans généraliser car un gros jeu avec tout plein de matos ne demande pas les mêmes compétences et/ou ressources et/ou réglages qu’un simple jeu de cartes ou qu’un bête jeu de parcours avec des dés, par exemple).

En BD, tout le travail et l’expertise de l’éditeur se concentre en énorme partie dans le choix initial du projet à réaliser, apporté presque clé en main par l’auteur (en fait, quelques planches et un synopsis mais qui donne toute de suite le ton de départ, pas de réelle surprise à l'arrivée, l'éditeur sait par avance ce qu'il va éditer).

Ensuite, une fois le contrat signé, il y a généralement peu d’implication.

Pour ma part, pas vraiment de rapport de fond avec mon éditeur, je lui fournis mes planches (toujours en retard), il me donne son avis sur mes propositions de couverture, et basta. Son travail consiste par la suite à tenir les délais (et maintenir la pression… Glups !), maquetter l’album (pas trop compliqué pour une succession de planches, vous imaginez bien…), à l’imprimer (là non plus, pas la mer à boire quand on a déjà le bon réseau), à le marketer (communication, insertion dans le catalogue, création de labels, de collections…) puis à le commercialiser via son distributeur. Point. Beaucoup de choses autour, peu en réalité sur le produit lui-même.

Parmi un océan de titres à gérer — le fameux hameçonnage —, il paraît donc difficile pour l'éditeur de s'investir plus que cela dans le contenu ! Bon, ça reste malgré tout un investissement économique (et pui sun peu de boulot malgré tout, surtout en ragard de la masse de titre) , et puis pour l’auteur qu’on laisse créer dans son coin, ça a aussi des avantages, faut pas non plus se mentir, hein ?

L'effet tsunami

Autre parallèle qui, même s’il n’est pas structurel, est à noter, surtout du point de vue des éditeurs en recherche de nouveautés : si l’arrivée du manga dans les années 90 a boosté le secteur de l’édition BD, il semblerait que la déferlante asiatique atteigne maintenant le secteur du jeu par des productions décalées, minimalistes et aux qualités aujourd’hui reconnues, voire recherchées. Le manga a trouvé sa place dans les rayonnages des libraires et des bibliothèques, il en va de même dans ceux des boutiques et des ludothèques pour le jeu venu d’Asie. Encore un point commun, s’il en est.

Et le numérique dans tout ça ?

Cela fait aussi plusieurs années que le numérique fait trembler le monde de la BD — à cause, entre autre, du manque à gagner dû au téléchargement illégal, à l’instar de la musique ou du cinéma, dans une moindre mesure aussi. Négociation des droits (on y revient encore et encore, nerf de la guerre), utilisation de la toile pour montrer ses œuvres (côté auteur) et trouver de nouveaux talents (côté éditeur), les enjeux ont changé et pourtant, les initiatives parfois expérimentales — Professeur Cyclope pour ne citer que lui— sont vite revenues à des canaux classiques : le papier a encore quelques beaux jours devant lui.

Dans le domaine du jeu de société, on ne peut pas faire l’impasse sur l’expérience Days of wonder avec leurs titres portés joliment sur tablettes et smartphones et… qui continuent à — très bien — se vendre en boutique ! À mon sens, le jeu de plateau porté sur écran deviendrait un substitut idéal et novateur du solitaire tout comme un parfait moyen d’apprendre les règles ou de faire des parties tests avant l’achat — et je ne parle des plates-formes de jeux de société en ligne que je connais très mal et que j’imagine comme un palliatif intelligent au manque de temps et à l’accessibilité géographique des joueurs, le jeu perdant alors un peu de son côté société (à traduire entre amis autour d'une table).

Je sens que je vais conclure...

Alors voilà, le parallèle est parfois acrobatique voire un peu douteux : tout faire rentrer dans des cases au forceps n’est pas toujours très élégant. Surtout quand les cases manquent. Mais bon.

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Tract distribué par le syndicat des auteurs BD en octobre 2014 ©SNAC BD

Ce qui en ressort, à mon sens, c’est surtout la prise en main d’un secteur par des auteurs qui ne veulent plus être victimes du système et souhaitent mener leur propre barque, faisant fi au passage de certains intermédiaires qui jalonnent la création et... ponctionnent les profits.

Cela vaut aujourd’hui plutôt pour le jeu, car dans la BD, si quelques auteurs activistes tentent de faire valoir leurs droits élargis, la route est encore longue ! Je vois mal un bédéaste, déjà accaparé par son sujet, mettre les mains, que dis-je, le coude dans le cambouis pour aller lui-même choper le client à la source… Si le crowdfunding peut être le moyen d'y glisser un doigt, faut-il encore qu'il génère suffisamment pour s'y retrouver. Encore une fois, pas la panacée !

Maintenant, je pense que les auteurs doivent aussi avoir le choix.

L’auteur doit pouvoir mener à bien sa création sans se soucier du reste, en s’appuyant sur l’expertise (et les moyens) d’un éditeur. En retour, celui-ci doit se soucier de ce qu’il y a dans le frigo de l’auteur. Logique, imparable, coup critique, vlan.

Je m’en vais maintenant retourner faire mes petits mickeys car c’est pas l’tout, mais mes planches ne vont pas se faire toutes seules, tout comme l’écriture de ces lignes — chapeau aux rédacteurs de TT, messieurs et doctorants, car je m'en rend bien compte, c’est aussi un métier, ma bonne dame !

(et bravo encore à ceux qui m’auront lu jusqu’au bout !)

• Un lien vers un article sur le "débrayage des auteurs" qui a eu lieu à Saint-Malo (plus gros salon BD français après Essen... Oups, pardon, Angoulême).

• Un autre lien vers les états généraux de la bande dessinée, comme quoi ça bouge.

• Un lien vers Professeur Cyclope qui frétille encore un peu.

• Enfin, un lien vers mon blog, un poil mort lui, mais cela répondra aux curieux qui veulent savoir qui s’exprime ici.

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Bigornot

Commentaires (6)

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teletactica
teletactica

Il est en vente le jeu sur les auteurs??? :-)

Bigornot
Bigornot

Merci à tous. Je fais de mon mieux pour ce qui est "d'ouvrir la porte" à d'autres débats

En me relisant, j'espère de tout cœur que mon éditeur () et tous les autres ne prendront pas ombrage de cet article. Sans être démaguo (en fait... si, un peu), on va dire que j'ai sans doute un peu forcé le trait. Pour ma part, je maintiens que le principal boulot de l'éditeur reste dans le choix initial des projets mais, c'est déjà en soit un sacré taf ! C'est sans doute la clé : faire confiance à un auteur qui pourra ensuite mener à bien son album — sans rien lâcher — jusqu'au bout. Maintenant, il doit aussi y avoir des plantages et autres recadrages qui demandent plus de temps et de travail... Je me méfie toujours des généralisations, la vie est faite de cas particuliers, au delà des statistiques, non ?

À suivre...

Damiste
Damiste

Excellent article. Bien argumenté. Bien écrit. Bravo !

arthelius
arthelius

Excellente réflexion qui ouvre la porte à d'innombrables questions qui serviront de base à des débats forts intéressants. Le monde ludique est en pleine évolution, et comme les autres secteurs de la création le changement ne se fait pas sans mal.

Djinn42
Djinn42

Le jeu de l'oie de l'auteur c'est dramatiquement vrai. Ma femme est illustratrice (en fait infographiste dans les faits, principe de réalité) et elle vit le même parcours avec la maison des artistes. Statut bancal, précaire et sans filet de secours (plutôt un bouée en ciment sur le coin de la gueule en cas de pépin).

Des fois, on se demande à quoi ça rime de se casser le c...l à bosser. Je sais qu'il faut pas mais mon père me disait déjà ça il y a 30 ans et ça n'a pas changé : je crois bien qu'il avait raison (même si il a jamais baissé les bras).

Exception culturelle d'un côté et soutien à toutes les formes de culture de l'autre. On peut pas dire que nos politiques soient clairvoyants.

J'en suis d'autant plus admiratif des Bruno (les deux),Fred et autres.

ReiXou
ReiXou

Nickel.

Comme ta précédente intervention c'est intéressant.