Docteur Mops

Le jeu. Art ? Cochon ou Culture ? Et pourquoi faire ?

Le jeu. Art ? Cochon ou Culture ? Et pourquoi faire ?

 

C’est en lisant notre confrère JV (#34), le magazine de la culture jeu vidéo comme ils se nomment que j’ai découvert en couverture ces mots accrocheurs et intrigants : Le jeu vidéo, paria de la culture ? Un article de Christophe Butelet et Kevin Bitterlin que je vous laisserais découvrir si le coeur vous en dit.

Même si au départ, je cherchais à faire des économies en trouvant de bonnes raisons ne pas acheter de casque VR. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en imaginant ces pauvres bougres de la première industrie de loisir dans le rôle du vilain petit canard. Il y avait là pour nous autres amateurs de carton un petit côté hôpital qui se moque de la charité.

 

4b7ba4bdca88b8dd76fb359a38c7481e0196.jpe

 

Une occasion pour moi d’utiliser mon temps libéré à ne pas me faire attaquer par un requin virtuel en gesticulant grotesquement au milieu de mon salon parsemé de câbles à la Brazil. Revenons donc sur ce sujet qui semble inquiétant car si le jeu vidéo n’était pas culturel, je ne vous explique pas dans quel récipient honteux nous devrions ranger nos boîtes de jeux de société.

Depuis les années 2000, Tric Trac et bien d’autres se sont rangés du côté de ceux qui réclamaient l’apposition systématique du nom de ou des auteurs sur les boîtes de jeu. Chose qui existait déjà mais était encore loin d’être généralisée alors que le logo de l’éditeur était lui toujours en bonne place.

Certes, le nom de l’auteur n’est pas le débat sur la culture mais il y participe à sa manière.
 

La culture est ce qui reste quand on ne sait rien faire.

Françoise Sagan

 

Depuis que les choses se sont nettement améliorées sur les mentions d’auteur, nous avons vu le débat sur la culture du jeu de société (et du jeu de manière plus large) apparaître de plus en plus. Chacun y va de ses impressions ou de ses intérêts avec deux positions que nous pourrions déterminer comme opposées : ceux qui usent de cette fameuse sentence « Ce n’est qu’un jeu. » quand les débats s’enflamment ou se complexifient et ceux qui considèrent que le jeu de société est le Xième art, sans bien savoir quel numéro lui donner vu que les copains de la photos, du cinéma et de la BD sont déjà passés avant et que nous ne savons plus bien l’état de la numérotation. D’ailleurs c’est quoi le premier art ? Hein ? Vous voyez. Ce n’est pas  si évident.

Et puis déjà, le contexte se complexifie encore puisqu’en plus de la culture vient parallèlement la considération artistique…

66670c9924ca4daec7ef8f0e54b85e2ad812.png

Le premier gros souci que nous avons c’est que la culture tout comme l’art n’existe pas.
J’aime bien les sentences brutales…
Je précise donc que la culture et l’art ne sont pas des étants. Ce ne sont pas des choses qui existent par elles mêmes en dehors de nous. Il n’existe aucune méthode scientifique démontrant que telle ou telle discipline ou objet est de l’art ou de la culture. Ce sont l’un et l’autre des notions que l’homme a créé et qui ont pour fonction (entre autre) de permettre de classifier et donc d’ordonner des formes de pensées. Personne n’a vraiment inventé ou découvert la culture et l’art. Par cette nature même qui tient donc de notre jugement personnel et du jugement collectif et social, ces mots recouvrent des sens et des significations relativement vastes et dont certaines théories viennent carrément s’invalider les unes, les autres. Ce qui ne nous empêche pas d’en discuter le bout de gras, un coude le comptoir avec la légèreté qui se doit d’accompagner ces moments de bavardages. 

 

Je suis un non-violent : quand j’entends parler de revolver, je sors ma culture.

Francis Blanche

 

Numéro 19752 ! Guichet 33 svp !

Concernant l’art, sachez qu’à l’heure actuelle nous en serions à sept vu que les copains du cinoche ont bien fait leur boulot. Ceux de la BD continuent un peu à ramer pour prendre la huitième place. Autant vous dire que si vous allez réclamer un numéro d’art à l’institut de numérotation des arts, prenez de quoi grignoter : ça risque de vous prendre un paquet de temps. Et puis ce vénérable institut n’existe même pas… 

La page Wikipédia dédiée à ce sujet est assez exemplaire du flou (artistique donc) et de l’imbécilité qui règne en ce domaine de la numérotation. Le passage sur l’analogie avec les sept couleurs de l’arc-en-ciel et le blabla de pensée magique sur les mystère du chiffre 7 donnent bien le ton du non sérieux de la chose. Et les 7 samurais ? Et les 7 nains ? Coïncidences ? Tss ! tss ! Non tout cela n’est vraiment pas sérieux mais nous y trouverons au moins le nom d’Étienne Souriau et autres malheureux qui avaient aussi du temps libre n’ayant pas de jeux vidéos pour s’occuper. C’est un peu oublier que le gars Souriau est un spécialiste de l’Esthétique (la branche de la philo qui traite de l’art et du beau) et qu’il avait son petit Hegel dans la poche avec une classification déjà bien entamée par Hegel qui en plus en faisait une liste traitée par ordre croissant d’importance. Non tous les arts ne se valent pas ma bonne dame ! Tu m’étonnes que chacun se dépêche d’avoir son numéro ! Vous imaginez ce que ça peut faire que de bosser dans 125 630e art dans un CV ! 
 

193977e75f910c6705acb659d3c9e2869c94.jpe
 

Aller se faire voir chez les grecs...

Toute cette histoire nous vient de divers classifications et forcément derrière tout ça on trouve encore un coup des grecs ! Seulement chez les grecs, le terme d’art n’existe pas encore. Les activités que l’on nommerait aujourd’hui artistiques étaient inspirées par les muses. Leur nombre varie mais finalement se stabilisera à neuf. 

Forcément, au Moyen-âge occidental, le petit Jésus est passé par là et la classification muséale coince un peu au niveau du dogme. Les arts et les sciences ne sont d’ailleurs pas encore distincts. Pour faire simple, nous avons les libéraux et les mécaniques. L’équivalent d’intellectuel et de manuel. 

Parmi ces manuels, certains deviendront ensuite les Beaux-Arts. Et la notion d’artiste émergera de celle d’artisan, le premier ayant une plus value que les serviles (ce n’est pas encore péjoratif à l’époque), dans leur volonté à plus grande sublimation du réel. Ce n’est qu’à la Renaissance (avant-hier donc) que l’artiste change de statut même si le mot Arte (qui ne signifie pas encore la chaine des intellos qu’on dit regarder alors qu’en fait on a maté Patric Sébastien, comme disent les malcomprenants) signifie toujours fait avec ses mains : la pratique.

 

 

Architecte ? C'est cheaté comme classe !

En fait tout ça nous sert à ranger et classer comme disait monsieur Perec. Mais pas que… Comme le gars Hegel, il y en a plein qui aiment aussi faire des distinctions de valeurs. Par exemple l’Architecture c’est quand même plus balaise que la peinture. Le monde ce n’est pas n’importe quoi ! Il y a de bons et des mauvais, des grands et des petits ! Après, les premiers seront les derniers si vous voulez mais on ne mélange pas les torchons et les serviettes. En plus de faire des catégories pour simplifier notre communication, autant leur donner des valeurs ! 

 

307cb046d9093088dd08d673f56768aac269.jpe

 

Du coup, ce qui devait servir à nous comprendre mieux sert aussi à nous définir et… nous classer. Et donc à construire un ordre social qui n’avait d’ailleurs pas attendu ça pour se constituer… Et là forcément, on comprend tout de suite beaucoup mieux le pourquoi de la revendication artistique.

 

Et sinon vous faites quoi comme vrai métier ?
 

Le domaine de la culture c’est encore plus le foutoir !

Si on arrive un peu à suivre l’évolution des idées sur l’art, celles qui donnent des définitions sur ce qu’est la culture (et donc ce qu’elle n’est pas) partent un peu dans tous les sens. En ayant une discussion sur la culture, nous avons donc de grandes chances de parler de choses différentes sans même en avoir conscience.

En plus, il n’y a même plus de classements… 

Je vous donne un lien qui vous donnera quelques exemples de ce que peut bien être cette foutue culture.

Personnellement (mais ça n’a aucun intérêt) et comme beaucoup (c’est là que je suis un peu plus pris au sérieux), la culture est composée des représentations collectives propres à une société. C’est un sujet aussi passionnant que casse-gueule. Souvenez-vous donc du débat imbécile sur la nationalité et ce qui fait la culture d’un pays pour très vite entendre de sinistres bruits de bottes cadencées… Donc la culture, on fait un peu gaffe. Tant que ça fait fonctionner l’industrie touristique tout va bien, sinon je vous conseille de mettre des patins et de ne pas faire grincer le plancher.
 

69a23daacfd6020999893227e0416a4c2f4c.jpe
 

Mais alors pourquoi donc les amateurs de jeux vidéos veulent-ils être considérés culturellement ? Et pourquoi les amateurs de jeux de société aussi ? Globalement vous pouvez faire l’expérience chez vous : vous prenez un jeu et vous jouez. La première fois vous vous dites que c’est une activité culturelle et l’autre fois non. Vous allez voir : rien ne change. Enfin dans le jeu… 

Ce qui change est donc ailleurs.

Ce qui change c’est le regard de l’autre et le nôtre. D’ailleurs vous avez vu que la culture implique une collectivité. Là, nous retombons dans le souci du barbu. Je sais. Dis comme ça c’est un peu mystérieux. Le paradoxe du barbu est une histoire posant le problème des frontières et des limites. Tout le monde sait ce que c’est qu’un barbu. Avec un poil en moins c’est toujours un barbu. Deux poils en moins et le barbu l’est toujours. Question : à partir de combien de poils un barbu n’est-il plus un barbu ? Ne cherchez pas : il n’y a rien d’officiel. Le terme barbu nous sert à transmettre une information qui n’a pas besoin d’autant de précision. Être barbu n’est pas une qualité scientifique. La culture non plus et c’est pourquoi nous ne pouvons pas savoir à partir de combien de personnes se créée une collectivité ni si une de ses activités est donc culturelle ou pas. Un jour ça arrive. Juste avant on en discute très fort.
 

4e2dc701067d323b4df536478cd6d2f1ac30.jpe
 

Pognon et notoriété mais pourquoi choisir ?

Nous sommes donc dans ce no man’s land qui fait que suivant le côté dont vous regardez la chose, vous pourrez à la fois trouver que le jeu (vidéo ou pas) est culturel ou pas. 

Sauf qu’à l’évidence… le jeu vidéo et ses milliards de brouzoufs d’investissement et de bénéfices est une des activités très courues et rentables sur cette planète ! Leur petit souci c’est la jeunesse. Les jeux vidéos existent depuis hier. Mais les jeux de société ! Ils sont nés avec les premières cités et peut-être même avant ! Il y en a dans les vitrines du Louvre mec !

En fait il faut distinguer deux choses. Tout comme cette histoire de nom d’auteur sur les boîtes : le pognon et la notoriété. Vous noterez que ces deux aspects de la vie ont toujours été très en vogue. Parfois même au point de devenir indistincts l’un de l’autre bien que formellement ils puissent exister l’un sans l’autre. 
 

0152ff99ba79693a65cab93bf79be6cec0b8.jpe
 

Dans les Beaux arts, on n’a pas toujours signé. C’est relativement récent l’usage de la signature. En fait les artisans ont commencé les premiers. La signature est arrivée à la fois pour justifier une singularité de l’artiste (et donc pour valoriser son oeuvre par cette singularité) et pour faciliter le marché de l’art.

Cette histoire de nom d’auteur sur les boîtes de jeux c’est pareil. Pour les amateurs, nous pouvons nous servir de cette information pour évaluer un parcours ou un style d’auteur. De l’autre côté, l’apparition d’un nom d’auteur implique juridiquement un statut et une rémunération d’auteur. Un statut qui offre des avantages. Un fonctionnaire peut vendre des oeuvres en tant qu’auteur mais pas des « servilités » en tant que commerçant ou artisan.

Alors l’alibi ou la reconnaissance art et/ou de culture permet aussi de pratiquer un loisir sans passer pour un neuneu. C’est vrai que plus personne ne se moque d’un gamin qui joue au ballon. En plus c’est bon pour la santé et dans le meilleur des cas tu peux devenir talentueux, millionnaire et vulgaire en public.
 

9aacce1dcf79053efce9547a47a1a5b50bce.jpe
 

Enfin… Enfin ! Il y a un dernier point. L’art et la culture sont supposés être soumis à nos sens moyennant un minimum d’efforts de focalisation de l’esprit. Si vous avez soif, vous pouvez boire un verre de vin fin gloutonnement. Mais… C’est un peu gâché d’autant qu’un verre d’eau sera plus désaltérant. Mais en se focalisant, avec l’aide de l’expérience et/ou les conseils d’un spécialiste, vous allez pouvoir découvrir des centaines de saveurs dont certaines vous seraient passé inaperçues si l’on n’avait porté votre attention à saisir un degré de subtilité que notre esprit ne peut maintenir perpétuellement au quotidien. Le goût ça s’apprend et l’avantage de la culture et de l’art est de nous préparer à nous mettre dans les conditions favorables de goûter au mieux ce que d’autres humains ont bien voulu nous soumettre. Peu importe qu’il soit bon ou pas le goût ! Ça c’est encore une autre histoire. 

Alors dîtes moi ? C’est bien pour affiner nos sens, pour vivre dans un monde plus riche, plus varié et plus subtil que l’on veut que les jeux soient reconnus comme culturels hein ? Dîtes moi que c’est bien pour ça !

 

/

En cliquant sur Like, vous donnez un peu plus de visibilité à cet article.

1Je n'aime pas

Commentaires (45)

Default
LEauCEstNul
LEauCEstNul
Pardon, mais encore un marronnier sur "le jeu est t'il un art" dont se targue n'importe quel média ludique : jeu vidéo, jeu de rôles et maintenant jeu de société. Par le passé on aura eu les maths, la science ou autres passions du journaliste.

Je vais être lapidaire, mais non, tout ceci n'est pas de l'art. Car:
- il n'y a aucune place donnée à l'émotion dans le fond du jeu (sa règle), dans le domaine créatif. Ou alors vous aurez un jeu mal équilibré. Il passe par un processus rationnel où la raison prend toute la place qui a(urait) été occupée par l'émotion. Contrairement à la musique, la peinture, etc où la démarche est parfois inverse.
- le jeu rempli obligatoirement une fonction. Sinon il est chiant.
- le jeu est créé par une équipe, parfois artistique, aux ordres de la technique. Et non l'inverse.

=> le jeu est de l'artisanat (au sens noble), et non de l'art.

ATTENTION, j'ai une très haute estime de l'artisanat, ce n'est pas pour réduire le jeu que je dis ça. Un instrument de musique créé par un grand luthier me procure autant de rêve qu'une toile de Rembrandt.
Mais je ne place par les deux créations sur le même plan. L'une a été créé par la raison, l'autre par l'émotion.

Ainsi, le jeu, pour moi, en terme de création d'objet ludique, est un artisanat.
Mais le jeu, en terme de pratique, peut tout à fait être vu comme un art. L’œuvre d'art, si on doit en chercher une, est du coté du joueur. Un créateur de jeu pour moi peut être vu comme un luthier qui produit des instruments pour ses joueurs.

C'est en ceci que la mission remplie par le créateur de jeu est "belle", tout comme pour l'artisanat au sens noble. Et, pour moi, c'est en ceci que ça alimente les débats interminés des uns et des autres.

Autre point commun entre jeu et artisanat, il me semble que l'artisanat a autant de mal à se voir reconnaitre comme produit Cu(cu)lturel.
"Comment ? Ce simple maçon / menuisier / ..., qui n'a pas fait de Belles Et Hautes Etudes, se croit il permis de se mettre au niveau de la Joconde ? MayCayIntollérâââble !"

Enfin "Alors dîtes moi ? C’est bien pour affiner nos sens, pour vivre dans un monde plus riche, plus varié et plus subtil que l’on veut que les jeux soient reconnus comme culturels hein ? Dîtes moi que c’est bien pour ça !".
Docteur Mops, vous êtes un petit canaillou. :)
C'est évidemment pour les impôts et la taxation de la création culturelle pour ceux qui n'ont rien vu venir. Imaginons l'industrie du jeu video mise au même plan que l'industrie cinématographique...

Une petite faute d'orthographe s'est glissée dans votre texte, cher Docteur : il manque probablement 5 "i" et un "k" à "Patric" ;)
Djinn42
Djinn42
Point de vue intéressant et bien défendu. L'image du luthier et de son instrument est forte et bien trouvée. Même si elle n'est pas parfaitement adaptée au jeu de société, elle met en lumière l'idée d'une émotion qui n'est pas du fait de l'auteur mais de celui qui joue. L'auteur réuni les ingrédients du réceptacle qui seront propices à l'émotion mais cette émotion est apportée par les joueurs.

Contrairement aux illustrateurs qui eux peuvent prétendre véhiculer une émotion à travers les représentations qu'ils proposent dans les divers compartiments du jeu.

A méditer.
LEauCEstNul
LEauCEstNul
Pas de difficulté à ça, c'est un point de vue marronnier, très exercé, lui aussi ;)

Les illustrateurs dans le domaine du jeu ne sont "que" des imagiers du moyen-age.
Vous avez un dessinateur dans une bande dessinée et un illustrateur pour un jeu. Les illustrateurs... illustrent, tout comme les imagiers, mais ne dessinent pas.

Il y a nuance dans ce qui concerne le propos de l’œuvre (d'art ou d'artisanat. Je vous dis que je tiens l'artisanat en haute estime ;) ). Dans un cas, le propos est le dessin, dans l'autre le propos est le jeu, illustré (accompagné d’œuvres d'art, ou d'artisanat, selon. La montre d'un horloger : l'objet artisanal accompagné d'un mécanisme (artisanal) et d'un design (artistique)).

Tout comme la belle harpe de ma maman, en frêne et sycomore, ornementée d'une jolie gravure de Mélusine. Le propos de l’œuvre, ici, est l'instrument, pas la gravure de Mélusine, même si elle produit son petit effet ;)

Merci de m'avoir fait réfléchir à ça, désormais, je rejetterais l'expression "gamedesigner", pour lui préférer l'expression "facteur de jeu".
faidutti
faidutti
Je ne suis pas d'accord avec grand chose dans ce point de vue, mais je tiens quand même à relever particulièrement ce point :

"- il n'y a aucune place donnée à l'émotion dans le fond du jeu (sa règle), dans le domaine créatif. Ou alors vous aurez un jeu mal équilibré. Il passe par un processus rationnel où la raison prend toute la place qui a(urait) été occupée par l'émotion. Contrairement à la musique, la peinture, etc où la démarche est parfois inverse."

En tant qu'auteur de jeu, je tiens à m'inscrire en faux contre cette affirmation. La première chose à laquelle je pense quand j'imagine un jeu, c'est à l'émotion que l'on veut susciter chez le joueur, et aux moyens d'y parvenir, tout comme le fait un romancier, un peintre ou un musicien.
Un jeu conçu de manière purement rationnelle, comme une machine ou un ordinateur; sera le plus souvent un très mauvais jeu. Lorsqu'il ne l'est pas c'est que, un peu par hasard, il parvient quand même à susciter l'émotion.
Djinn42
Djinn42
Je ne suis pas certain qu'on puisse réduire l'exercice de l'art à la transmission d'émotion. Qu'on soit peintre, romancier ou musicien on peut très bien s'affranchir de la personne qui nous contemplera, lira ou écoutera. Beaucoup d'artistes rejettent l'accueil du public à quelque chose d'anecdotique. Ça ne définit en rien l'exercice de l'art.

Établir les règles d'un jeu qui mettront les joueurs dans les conditions de ressentir une émotion est une chose. De là à parler d'art c'est encore un sacré raccourcis, navré.

Les sens ne sont pas seuls mis à contribution, sans la raison qui décortique les instructions et les sous-entendus derrière le livret de règle il n'y a pas de jeu. Sans joueur il n'y a pas de jeu. Vous n'êtes évidement pas un cuisinier qui donne la liste des ingrédients et la marche à suivre d'une recette à reproduire. Mais vous n'êtes pas non plus un artiste.

Un artiste n'a pas à expliquer pourquoi ce qu'il fait est de l'art. Encore que ce soit pas mal le travail actuel de beaucoup d'artistes modernes qui n'arrivent pas à laisser leur oeuvre se suffire à elle-même. Si c'est ce type d'art que vous revendiquez, c'est revendiquer pour revendiquer.

Je partage pleinement le point de vue de LEauCEstNul, sans dénigrer, bien au contraire, la beauté du geste qu'on peut retrouver chez un artisan. Ce n'est pas sale. C'est moins gratifiant à vos yeux manifestement, mais vous avez déjà argumenté sur la reconnaissance en tant qu'artiste et vos raisons.

SI je pense "Bruno Faidutti" et "art" il me revient les magnifiques illustrations de Jérémy Masson pour Mascarade. Sans que ça n'enlève rien à votre jeu, il serait beaucoup plus anecdotique sans le travail magnifique de cet illustrateur.

Si je pense à un jeu comme à un travail d'orfèvre je pense à Raptor que vous avez crée avec Bruno Cathala. Le système de jeu est tout à fait propice à d'intenses réflexions très intéressantes. Mais à aucun moment ces réflexions ne sont d'ordre philosophique, émotionnelles ou de nature à remettre en cause ma conception du beau ou quoi que ce soit en lien avec mes sens. C'est même tout le contraire, c'est en dehors des sens que votre jeu prend tout son intérêt. Dans l'aspect ludique, dans l'aspect conceptuel, stratégique, tactique, intellectuel. Et cet aspect là pourrait parfaitement se défaire des très belles illustrations de Vincent Dutrait et même d'un quelconque thème. Preuve que le support n'est qu'un média loin d'être le tout.

En ça je vous rejoint mais l'art ce n'est pas ça. Vous êtes un brillant artisan du jeu de société. Vous aurez plus de chance à le faire reconnaître qu'un statut d'artiste bancal.
LEauCEstNul
LEauCEstNul
Oui, tout à fait Bruno.

Mais vous confondez les émotions du créateur de jeu et les émotions de son joueur. Vous en faite un tout qui n'a aucune réalité. Créer n'est pas jouer ; créer, c'est arbitrer.

Je ne dis pas que vous ne testez pas en jouant à vos jeux, mais dans la phase créative pure et dure, vous n'êtes pas en train de jouer. Vous êtes en train de définir l'espace de jeu et les buts du jeu.

Si vous voulez créer un jeu qui fasse peur (par exemple un jeu de rôles), votre volonté vous dicte une approche rationnelle du sujet de la peur, et non une approche émotionnelle.

Par exemple, si je vous met des choses qui me font personnellement peur, il y a de grandes chances pour que vous en riez.

Si j'essaye de faire un inventaire des choses "qui font peur au plus grand nombre" et créé un mix avec un peu d'angoisse, beaucoup de tension, de l'attrition, de l'arbitraire, et autre éléments que j'estime appropriés pour susciter la peur, je n'ai déjà plus un traitement émotionnel mais un traitement purement raisonné et calculé.

J'ai donc gommé une part d'émotivité pour la remplacer par du raisonnable.
Le but reste que mes joueurs aient peur. Reste que les volontés ne font pas l'artiste. Ce sont les moyens qui font l'artiste.

On fait exactement l'inverse en jazz. L'auteur, d'un processus rationnel (solfège & harmonie), s'autorise à briser quelques règles pour favoriser l'émotion.

Si un jour, j'ai le spleen, ma musique, mon écriture va s'en ressentir. Et peut être ma création de jeu. Néanmoins, à la relecture, les parts d'émotivité vont être retirées dans le jeu. Pas en musique ou en écriture.
Docteur Mops
Docteur Mops
On peut définir l'art en mettant en avant la composante émotionnelle. Moi qui vient de la vilaine branche structuraliste, j'ai appris à apprécier des oeuvres en reléguant la partie émotionnelle à l'expérience personnelle. Alors on peut débattre de ce que ça nous fait ou pas ou même ce que c'est censé nous faire ou pas, la singularité étant ici particulièrement grande et la relativité totale, cela va être difficile d'obtenir un statut de définissant.
Pour faire plus méchant, je m'en tape un peu de ce que cela vous fait car de toute manière cela me fera autre chose à moi et baser une appréciation sur son ressenti est une manière immature d'apprécier une oeuvre. La première chose que j'ai apprise dans mes études d'art était de me défaire du fameux "J'aime/j'aime pas" pour le garder pour le café du coin ou la maison.
Mon sentiment ne fait pas qualité pour les autres.
Cela me permet de trouver des qualités à des choses qui ne me touchent pas.
faidutti
faidutti
Le problème, c'est que le processus que vous décrivez pour la création de jeu
• d'une part n'a absolument rien à voir avec mon expérience de créateur.
• d'autre part pourrait s'appliquer avec les mêmes arguments (et de manière tout aussi fausse) à l'écriture d'un roman, ou d'un scénario de film, ou à la conception d'une recette de cuisine.

Je n'ai pas l'impression que ce que je fais en imaginant un jeu soit très différent de ce que fait un romancier. C'est plus facile, sans doute, parce que je suis un peu comme un écrivain qui s'arrêterait quand il a défini les personnages et les moteurs de son intrigue et laisserait aux joueurs le soin des détails, mais ce n'est pas fondamentalement différent. En revanche, c'est fondamentalement différent du boulot de l'ingénieur qui travaille, de manière beaucoup plus rationnelle, à la conception d'une machine.
Djinn42
Djinn42
Le métier d'ingénieur ou de scientifique en général demande beaucoup d'inventivité et de se laisser aller à ses sensations et émotions. Ce n'est pas qu'un travail rationnel. Sans quoi point de progrès, point d'innovation.

Le beau et l'émotion ont aussi leurs places en dehors de l'art.
LEauCEstNul
LEauCEstNul
Bon alors dans ce cas, il faut parler de longueur de barbe, plutôt que d'approche "complètement rationnelle" ou "complètement émotionnelle" dans la création.

Reste que si je propose un jeu sans but dans lequel on jette des couleurs sur une table et ceci sans règles, là on est dans l'art. Mais s'il n'y a pas de but ni de règles, est-ce encore un jeu ?

Je ne comprends pas trop ce qu'il y a d'artistique à créer une règle (ce qui est pour moi la partie la plus conséquente de la création d'un jeu).

Créer un cadre, des règles = de l'art ? Depuis quand les artistes sont connus pour leurs efforts légistes ?

J'insiste sur la noblesse de l'artisanat, que vous semblez sous estimer dans mon raisonnement, Bruno. On est dans l'artisanal aussi parce qu'on crée ce cadre.
Lorsque vous créez, je vous trouve beaucoup plus de points communs au luthier de ma famille qu'à un joueur de guitare :)
Lorsque vous jouez, je vous trouve beaucoup plus de points communs au joueur de guitare qu'au luthier :)
Djinn42
Djinn42
Lorsqu'on argumente dans ce sens peut-être qu'il nous trouve beaucoup de points communs avec des casse-couilles.

¯\_(ひ)_/¯

Ceci étant dit plus pour le bon mot que sérieusement.
LEauCEstNul
LEauCEstNul
Ben je suis peut être un casse-pied, mais je défend l'idée qu'on puisse donner de l'âme à un projet qu'on soit artisant ou artiste.
Pour moi, voir de l'âme dans ses réalisations et du coup se revendiquer artiste est un syllogisme.

Ou autant raconter des conneries type "tout est art même mon chat", au moins ça simplifie.
Tomfuel
Tomfuel
article fort intéressant mais vous me chiffonnez les neurones avec votre titre !
qu'avez vous voulu evoquer avec le jeu de mot "pourquoi faire ?" au lieu de "pour quoi faire ?"
ça me travaille depuis mercredi cette histoire ...
Djinn42
Djinn42
"Dîtes moi que c’est bien pour ça !" Ben non, c'est clairement annoncé dans les débats ici ou ailleurs. Malheureusement, même si c'est compréhensible.

Vous dites le jeu de société ancien, remontant à l'antiquité. Je trouve délicat de chercher un prolongement entre les ancêtres et le jeu de société moderne. Je ne vois pas spécialement d'héritage distinct entre l'activité de jouer, seul le support change entre jeu vidéo et je de société. Il s'agit bien de jeu dans les deux cas.
Monsieur More
Bravo ! Quel plaisir de lire ces articles de fond sur TT.

Juste deux points qui me turlupinent à la lecture de votre article (mais on va dire que je sodomise les diptères) :

- Il existe des "méthodes scientifiques qui démontrent que tel objet est de l'art ou de la culture", les sciences "molles" sont là pour ça me semble-t-il humblement
- La question de la signature de l'oeuvre ne prend-elle pas sa source chez les bâtisseurs (Fred Henry si tu nous lis ;) qui pour se faire payer à la pièce marquait leur pierre/oeuvres (de l'art ?) de leurs paraphes.
mickarmeliet
mickarmeliet
Un vrai plaisir de vous lire. J'aime vos articles qui poussent à bouger mes deux neurones, surtout à lire les remarques des internautes : ils participent à ma propre reflexion.
Vous participez à l'enrichissement de mes connaissances, de ma culture ? et ça c'est tout un art !
Vainsang
Vainsang
Merci pour cet article.

L'art et la culture sont des sujets dont il est effectivement difficile de définir les contours tant ils sont propres à la sensibilité de chacun.

Pour moi la culture, c'est une somme d'éléments comme les connaissances, les expériences ou les savoirs faire acquis tout au long de la vie et qui influencent notre manière de percevoir le monde ainsi que nos décisions.

Ainsi, je ne suis pas choqué d'entendre que la gastronomie (au sens large) fait partie de la culture française (et pas que française en fait) : mes expériences de consommation, de pain de vin et de fromage (pour rester dans les clichés nationaux) ont certainement influencé ce que je suis, tout en me donnant des points de comparaison par rapport à mes expériences de consommation futures.

De la même manière, un livre, que ce soit un roman ou bien un ouvrage scientifique ou historique, va m'apporter une expérience susceptible de faire évoluer ma pensée, mon regard sur le monde ou encore mes choix. Idem avec un film, une sculpture, un dessin, une animation, un site web ou bien un jeu !

Pour reprendre la contribution de domkennoby, je classe également le cirque (qu'il soit nouveau ou pas), ainsi que tout type de spectacle, comme élément culturel, puisqu'encore une fois, il peut permettre de faire évoluer ses spectateurs. Que ce soit du divertissement ne change rien à mon sens au résultat.

Ce que je trouve intéressant dans le jeu, qu'il soit de société ou non, c'est qu'il nous aide à grandir, à nous structurer tout au long de notre vie. On entend parfois qu'il est propre à l'enfance, mais me concernant, je considère soit que l'enfance dure toute la vie, soit qu'il n'existe pas un jour, où soudain, nos expériences de jeu ne nous font plus grandir.

Un jeu peut permettre de tester des réactions, des stratégies en fonction d'un contexte et de limites définies, il peut aider à développer la logique, les réflexes, à améliorer sa communication ou même sa gestion des émotions, et d'une manière générale aider à mieux comprendre l'autre. Il peut même servir à étoffer ses connaissances brutes en fonction du thème et de l'angle abordé. Partant de ce principe, je ne vois pas comment le jeu de société pourrait être considéré autrement que comme un objet culturel.

Quant à l'aspect artistique, comme je le disais en début de commentaire, cette classification est propre à chacun. Je considère les créations ludiques comme artistiques, tout comme beaucoup d'autres choses, mais ça, ça ne change rien, à part ma classification personnelle.
Melys
Melys
intéressant comme article. Par contre la BD, c'est pas le 9ème art? (le 8ème étant la photo ou qqch du genre, si je me trompe pas)
Pit0780
Pit0780
"Officiellement", c'est :

1er art : l’architecture
2e art : la sculpture
3e art : les « arts visuels », qui regroupent la peinture et le dessin
4e art : les « arts de la scène », qui regroupent le théâtre, le mime et le cirque
5e art : la Danse
6e art : la musique
7e art : le cinéma
8e art : les « arts médiatiques », qui regroupent la radio, la télévision et la photographie
9e art : la bande dessinée
Pit0780
Pit0780
Sachant que la 10ème place est disputée par :
les arts numériques, le jeu de rôle, le jeu vidéo, le modélisme (et par extension, ce qui tourne autour du maquettisme), l’art culinaire et la gastronomie, l'art de la table, le graphisme ou arts graphiques, la calligraphie, la parfumerie, l'aménagement des parcs et jardins, l'humour, l'origami, le tatouage, et la prestidigitation.
kiwizz
kiwizz
La culture c'est la vie, et la vie est un jeu. Mais de là à conclure que le jeu est culturel...
Ushka19
Ushka19
Très instructif surtout pour récent joueur comme moi, merci !
vava
vava
Toujours très agréable de vous lire cher docteur.
Je crois que cette question n'aura jamais de réponse définitive.

Ce petit jeu de déduction bien foireux à base de sophisme montre que l'on peut tout dire (écrire en l’occurrence) et inversement :

Le Mops est-il barbu ? Faudrait compter, mais oui...
La barbe est-elle un symbole de contre-culture ? Faut voir, mais ça l'a été....
Donc Le Mops est un symbole de contre-culture.
Et comme le Mops défend le jeu de société, le jeu de société est contre-culturel.


Ou pas.
:-)
Docteur Mops
Docteur Mops
Tout le monde sait que Sophie raconte n'importe quoi !;)