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Campagnes et Legacy… une nouvelle ère pour les jeux de société ?

Campagnes et Legacy… une nouvelle ère pour les jeux de société ?

C'est la reprise pour le blog de l'équipe de Dized, avec un nouvel article qui se penche sur une tendance forte depuis quelques années. On profite de ce premier billet en 2018 pour vous souhaiter à toutes et à tous une excellente année ludique !
Et une bonne lecture, donc…
:)

Tric Trac

 

Même si ça n’a pas fait la une des journaux, une chose peu commune s’est produite juste avant le Nouvel An, quelque peu révélatrice de l’évolution des jeux de société ces derniers temps. Le 29 décembre, Gloomhaven de Isaac Childres est devenu le titre le mieux noté sur boardgamegeek.com (BGG, le premier site de jeux de société au monde, juste devant notre Tric Trac national – le jeu n’est pas encore disponible en version française), volant ainsi la première place du classement à Pandemic Legacy, un autre jeu à campagne qui l’occupait depuis deux ans. Ça n’a pas vraiment été une grosse surprise, puisque le second tirage de ce monstre financé sur Kickstarter avait été livré en octobre, et que les retours dithyrambiques n’ont cessé de pleuvoir depuis.

Tric Trac

L’énorme boîte pèse près de 9 kg !

 

Ces diverses critiques expliquent tout ce qu’il faut savoir sur le jeu en lui-même, et on ne va donc pas s'étaler pas sur le sujet. On vous dira juste que Gloomhaven est un formidable mariage de différentes influences : eurogames pour la gestion de sa main, ameritrash pour les combats tactiques, voire jeu de rôle pour les aventures en mode campagne… Sa récente consécration trahit toutefois une tendance actuelle dans les sorties de jeux de société, les jeux à campagne semblant avoir de plus en plus la cote : alors qu’on en compte moins d’une centaine parmi les quelques 80 000 titres dans la base de données de BGG, ils représentent à eux seuls 10% du Top 100 (dont les première et deuxième places, donc).

Il en va de même pour les jeux Legacy : seulement 6 titres ont été publiés jusqu’à maintenant, mais on a l’impression que tout le monde ne parle que d’eux ces derniers temps ! On est donc en droit de se demander s’ils représentent la prochaine étape naturelle pour les jeux de société, et dans quelle mesure ils influencent leurs congénères ?

Les pionniers

Pour comprendre l’origine de cette tendance, nous nous sommes penchés sur les chiffres. Il n’existe pratiquement aucun jeu de société à campagne avant l’extension Héros de légende (2009) pour Descent, sauf exceptions notables que sont son aïeul, Doom (2004), et le duo Heroquest / Space Crusade, qui ont marqué toute une génération au début des années 1990 (et qui étaient largement inspirés des jeux de figurines et de rôle). En contraste, près de 40 jeux à campagne sont sortis ces deux dernières années seulement, soit deux fois plus que sur l’ensemble des dix années précédentes !


Tric Trac

L’extension Héros de légende propose un nouveau mode campagne très riche
pour Descent: Voyage dans les ténèbres.

 

Jouer en campagne a longtemps été l’apanage du jeu de rôle, aussi bien sous sa forme papier que dans ses équivalents vidéo-ludiques. Paradoxalement, cela a peut-être été une des principales raisons qui ont poussé tant d’entre nous à se tourner plutôt vers les jeux de plateau, à un moment de notre vie où nous n’avions plus autant de temps qu’auparavant pour jouer (pour des raisons diverses aussi diverses et valables que les enfants, les études, ou encore le travail…). La pratique des jeux de plateau est en effet moins contraignante, et évite généralement le risque de voir des parties trainer pendant plusieurs semaines. Comme pour le cinéma, les jeux de société permettent de s'échapper occasionnellement de notre quotidien pour précisément le temps qu'on peut se permettre d'y consacrer. Après la partie, il suffit de refermer la boîte et passer à autre chose… ce qui n’est pas toujours aussi vrai avec le jeu de rôle.

Mais de la manière que les séries télé ont changé notre façon de suivre des histoires sur écran, les jeux à campagne permettent aux créateurs de jeux d’imaginer des expériences plus immersives, avec des arcs narratifs étoffés et des intrigues à rebondissements. Exactement comme pour votre série préférée, vous pouvez d'ailleurs engloutir d’une traite Pandemic Legacy Saison 1 (le titre est tout sauf une coïncidence…) en jouant toute la campagne sur un seul week-end (intense mais jouissif !).

 

Previously, sur votre table…

Jouer en campagne flatte notre soif croissante d’aventure. Les jeux à l’américaine ont donc naturellement été les premiers à explorer cette voie, puisque le thème et l’histoire y occupent par essence une place bien plus fondamentale que dans les créations de l’école européenne.

Il y a maintenant bientôt dix ans, Fantasy Flight Games (déjà leader sur le marché de l’ameritrash à l’époque) s’est lancé dans les jeux en campagne avec des titres aujourd’hui bien installés tels que Descent, les Demeures de l’épouvante ou, plus récemment, Star Wars: Assaut sur l’Empire. Ils ont depuis sorti de nombreuses extensions pour chacun de ces jeux, et proposent même des applications pour un mode campagne amélioré, et totalement coopératif ! Créer des campagnes équilibrées est souvent un processus long et compliqué, mais quand on s’en donne la peine, cela aboutit généralement à de belles réussites, comme en témoignent des jeux tels que Mice and Mystics, Zombicide et Shadows of Brimstone, ou encore, pour en citer quelques uns, les jeux de cartes Pathfinder ou Horreur à Arkham.

 

Tric Trac

Mice and Mystics propose une aventure en 11 chapitres (et bien plus avec les extensions).

 

En 2012, Andor de Michael Menzel fait un carton sur le Vieux Continent : la force de ce premier eurogame avec une vraie campagne ne réside pas autant dans la narration en elle-même que dans la capacité du système de jeu à évoluer tout au long de la campagne, voire d’une même partie. Cela permet d’apprendre à jouer progressivement, en commençant avec des règles de base très simples puis introduisant petit à petit des points plus complexes retranscrivant les différents événements de la campagne. Pour la première fois, ce sont les règles elles-mêmes qui racontent une histoire…

 

La folie Legacy

Mais une idée encore plus novatrice est apparue quelques années auparavant, au travers d’une simple blague de l’auteur Rob Daviau au sujet du Cluedo : « Mais pourquoi ils continuent d’inviter le Colonel Moutarde à leurs soirées alors que c’est toujours lui le meurtrier ?! ». Ça a fait tilt dans son esprit : et si les jeux pouvaient se souvenir de ce qu'il se passe d’une partie sur l’autre, au lieu de repartir de zéro à chaque fois… De fil en aiguille, ce trait d’humour l’a mené à imaginer le système Legacy, concrétisé pour la première fois en 2011 avec Risk Legacy.
Tric Trac

Risk Legacy a durablement marqué les esprits de joueurs.

 

Débloquer de nouveaux éléments et découvrir de nouvelles règles à mesure du déroulement de la campagne procurent une exaltation et un ébahissement encore jamais atteints dans un jeu de société. En faisant de chaque campagne une expérience unique, modelée de façon irrémédiable par le choix des joueurs, les jeux Legacy poussent l'implication du groupe dans la partie à son paroxysme. Quand il faut déchirer une carte ou écrire sur le plateau de jeu au feutre indélébile, chaque décision devient plus lourde de conséquences. Sans parler d'un nouveau niveau de stratégie sur le long terme : vaut-il mieux bénéficier immédiatement d’un gros avantage pour le reste de la partie en cours, ou plutôt privilégier un bonus plus modéré mais valable également pour les parties futures ? Autant de choix cornéliens d'un nouveau type…

Risk Legacy n’a toutefois pas été l'énorme succès commercial qu'il aurait pu mérité, peut-être parce que les joueurs rechignaient encore (de façon somme toute assez compréhensible) à acheter un jeu à 60€ dans le seul but de le réduire en miettes. Mais le jeu a soufflé un vent nouveau sur le petit monde des jeux de société, et a ouvert la voie à Pandemic Legacy, qui fera un carton quatre ans plus tard. Ce succès aura finalement raison de la méfiance de beaucoup de joueurs envers les jeux Legacy, et révèlera au grand jour leur formidable potentiel ludique. Ces titres ne risquent pas pour autant d’envahir les boutiques par centaines : la création de tels jeux est un exercice long et complexe, et y jouer demande sans doute un peu plus d’implication que la plupart des gens est prêt à y consacrer, à moins d’être un joueur chevronné avec un groupe d’amis partageant la même passion. Le Legacy ont toutefois un bel avenir devant lui : alors que Pandemic Legacy Saison 2 a récemment pris d’assaut les magasins et le classement des meilleures ventes, le premier opus y figure toujours en bonne position.

Pandemic Legacy

Dans Pandemic Legacy : Saison 1, les joueurs tentent de sauver le monde,
mais ne pourront épargner ni le plateau ni les cartes…

 

Et il reste naturellement beaucoup de territoires à conquérir : Rob Daviau a adapté le système Legacy aux jeux 4X (eXplore, eXpand, eXploit, eXterminate) avec Seafall, Isaac Childres aux dungeon-crawlers avec Gloomhaven, et plus récemment Jamey Stegmaier aux jeux de placement d’ouvriers à l’européenne avec Charterstone. Bézier Games a même annoncé la sortie en 2018 de Ultimate Werewolf Legacy, transposant le concept à un grand classique des jeux d’ambiance et de bluff.

D’autres jeux pourraient également rejoindre le cercle restreint des Legacy par le biais d’extensions : à titre d'exemple, la troisième (et a priori dernière) extension pour Scythe, intitulé The Rise of Fenris (la version française n'a pas encore été annoncée), proposera une campagne, avec des éléments à révéler à mesure que vous avancerez dans l’histoire. Toutefois, l’éditeur Stonemaier Games a d’ores et déjà annoncé que l’extension ne laisserait aucune marque permanente sur le jeu de base, et pourrait être jouée plusieurs fois avec le même exemplaire.

 

Fabulosa & co.

La nécessité d’altérer durablement les éléments de jeu (en écrivant sur le plateau, grattant des zones cachées ou déchirant des cartes) et l’impossibilité de rejouer la campagne après l’avoir finie constituent en effet les principaux obstacles à l’achat d’un jeu Legacy. Naturellement, on a donc récemment vu apparaître des jeux hybrides qui conservent l’aspect progressif sans toutefois imposer aux joueurs de dégrader le matériel de leur jeu.

L’auteur allemand Friedemann Friese a par exemple imaginé Fabulosa Fructus, puis le système Fast Forward (utilisé dans tous les jeux de la gamme Fabulosa) : dans la boîte, un simple paquet de cartes conçus à la fois pour jouer et pour expliquer le jeu tout au long de la partie, et c'est tout. Pas besoin de livret. Certaines cartes révèlent de nouveaux points de règles, d’autres de nouvelles options de jeu. Et il est facile de recommencer une partie de zéro à tout moment : il suffit de trier les cartes pour reformer le paquet initial !

Tric Trac

2F-Spiele et EDGE ont déjà sorti 3 titres dans leur gamme Fast Forward.

 

Dans le même esprit, tout le matériel dans la boîte de Harry Potter: Hogwarts Battles (uniquement disponible en Anglais pour le moment) est réparti dans sept boîtes plus petites (une pour chaque livre de la saga), à ouvrir l’une après l’autre après avoir réussi à remporter une nouvelle partie.

Il est également intéressant de constater que d’autres jeux, comme Shadowrun Crossfire ou Dragonfire, ont pris le parti inverse, avec des modifications permanentes sur le matériel (surtout des autocollants sur les fiches de Personnages), mais des scénarios moins narratifs et peu de nouvelles règles au-delà de celles expliquées dans le livret.

 

Si les jeux Legacy nous rassurent sur la capacité des créateurs de jeu à imaginer encore et toujours des mécaniques innovantes, tous les jeux à campagne ont en commun le plaisir de se retrouver régulièrement avec le même groupe de joueurs, et de vivre une aventure plus grande que le temps d’une simple soirée-jeux.


Tric Trac

Dragonfire est l’adaptation de Shadowrun: Crossfire dans l’univers de Donjons & Dragons

 

Et Dized dans tout ça ?

De notre côté, nous réfléchissons (entre plein d'autres choses… :) ) à la façon dont Dized pourrait participer à reproduire ce type de mécaniques pour différents jeux. Bien sûr, une application ne pourra jamais procurer la sensation d’une carte qu’on déchire, mais elle pourrait aisément ajouter à l’immersion, proposer de nouveaux modes campagne en  liant les parties à une même histoire, où chaque décision aurait une conséquence dans la partie suivante, ou encore permettre de suivre facilement la progression des joueurs et le statut des différents paramètres au cours de la campagne.

Nous sommes en tout cas curieux de lire toutes vos idées et les fonctionnalités qui vous viennent à l’esprit, alors n’hésitez pas à les partager en commentaire ou à nous en faire part en rejoignant The Dized Fellowship sur Facebook (pour les plus anglophiles d'entre vous…) !


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Commentaires (3)

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jipouille
jipouille
Merci beaucoup, excellent article: je joue à Horreur à Arckham JCE et c'est exceptionnel, seul problème: c'est très chronophage alors mon Pandemic legacy attend surtout que je viens de tester les demeures de l'epouvante et que c'est trop fort aussi !!!
galadriel
galadriel
superbe article, passionnant, bien écrit, bien documenté et sans faute d'orthographe !
Dized
Dized
Merci, on fait de notre mieux... ;)